Dates: du mercredi 27 septembre au dimanche 8 octobre de 11h00 à 19h00.Fermeture le lundi 2 octobre. Entrée gratruite
Lieu: Galerie Frédéric Moisan- 72 Rue Mazarine, 75006 Paris
Vernissage le mercredi 27 septembre à 19h30 accompagné d’une performance de River Lin: After my alarm wakes me up

La naissance de la ville moderne et son essor à la fin du 19e siècle ont suscité l’apparition du « flâneur » dans l’espace urbain, « flâneur » qui n’est pas un promeneur oisif, un badaud désœuvré, un touriste superficiel qui ne veut que prendre du bon temps, mais qui au contraire, avec une sensibilité et une conscience culturelles aigües, observe, appréhende et examine minutieusement les différentes strates de l’espace urbain, les gens qui circulent en tous points de cet espace, les objets, les lieux et les évènements qui l’ont façonné au cours du temps. C’est dans les poèmes en prose de Charles Baudelaire ainsi que dans les écrits de Walter Benjamin qu’apparaît cet observateur urbain sous le nom de « flâneur ». Vis-à-vis de l’espace de vie qu’est la ville, le flâneur garde une certaine distance, tout en examinant les rapports qui s’établissent entre eux et en restant à l’affût des moindres évolutions et changements qui prennent place dans cet espace. C’est à une exploration en profondeur et à finalité culturelle que se livre le flâneur.

Depuis l’industrialisation et l’émergence des grandes métropoles du 20e siècle jusqu’à l’époque actuelle caractérisée par la mondialisation et la société de l’information, la distance entre les hommes, aussi bien spatiale que temporelle, a connu un changement radical. Même si les villes conservent des attributs spatiaux et des héritages historiques indéniables, les distances qui les séparent ont, grâce au développement de la technologie, été considérablement réduits. Depuis la fin du 20e siècle, sous le déferlement de l’internet et des images, la structure de l’espace urbain contemporain tend vers la complexité et la variabilité. Aujourd’hui, la mobilité des individus les emmène au-delà du monde réel et les fait entrer dans des espaces virtuels. Les relations entre les individus ainsi que tous les modes d’interaction avec le monde sont confrontés à des changements inédits et chez le « flâneur » actuel, ce sont des sens différents ainsi qu’une imagination où se mêlent réel et virtuel qui sont sollicités. La société contemporaine tend de plus en plus vers une variabilité complexe et vers une organisation fissurée. Face à ce phénomène, hommes politiques, hommes de religion, artistes, économistes se livrent tous également à des réflexions et à des mises en pratique intenses. Ils questionnent les normes sociales contemporaines, les mécanismes de gouvernance politique, les modes de vie, les courants de pensée, et s’interrogent sur les relations antinomiques, mais aussi d’interdépendance entre individu et collectivité.

Pour la présente exposition, le Centre culturel de Taïwan a fait appel au talent de Wang Hsiang-Lin, Niu Jun-Qiang, Lin Shih-Chieh, Cheng Jen-Pei et Lin Cheng-Wei, Wu Chuan-Lun, six artistes Taïwanais de la nouvelle génération qui ont en commun d’avoir résidé en Europe ou de résider actuellement à la Cité des Arts à Paris, et aussi au talent de Gwenola Wagon revenue d’un séjour en résidence à Taïwan. Revêtant l’habit du « flâneur » et à partir de points de vue personnels et variés, ces six artistes ont élaboré des œuvres qui, sous des formes diverses, installation, photographie, vidéo, etc., traduisent leurs différentes réflexions dialectiques sur le moi, sur l’état actuel de la société, sur la marche de l’histoire et sur la nature et l’environnement.

Dans son œuvre vidéo intitulée Carnets du flâneur, Niu Jun-Qiang recourt à son regard très personnel pour accomplir l’acte « d’arriver là et d’y trouver telle personne ». Et ce sont effectivement des personnes qu’il n’avait jamais rencontrées auparavant que l’artiste présente dans cette œuvre où se reflète la vanité de l’approche du réel par l’image. Dans un pays et dans un espace urbain inconnus, la rencontre entre deux personnes et les subtiles interactions qu’elle induit se retrouvent, grâce à l’ingéniosité de l’artiste, nimbées d’une inattendue poésie de la prédestination.

Changement qualitatif, œuvre photographique de Wang Hsiang-Lin, traduit la pression-oppression que l’environnement extérieur fait subir à l’individu et raconte comment, en un lieu qui lui est étranger, varient sentiment de sécurité et sentiment d’appartenance. Avant de réaliser son œuvre, l’artiste a eu besoin d’explorer les lieux avec une attention extrême et, par le biais de sa propre performance, d’entamer un dialogue silencieux avec tous les recoins de l’espace urbain. Par les actions de son propre corps, il parvient, de façon positive mais avec distanciation, à faire émaner de l’image un sentiment très contemporain de solitude et de désolation.

Le film expérimental de Lin Shih-Chieh, Grandes lignes de désagrégation, est établi à partir d’un échantillonnage de courts-métrages de propagande de la politique militaire américaine. L’artiste a récupéré un ensemble d’enregistrements anciens sur le déploiement des forces militaires et, porté par son inspiration créatrice, a réalisé des vidéos similaires qu’il a enrichies d’images numériques qui, intégrées au flux interactif des images et des sons, à la fois produisent un récit historique et rendent sensible le côté magique et illusoire de l’image.

Les œuvres de Cheng Jen-Pei sont depuis longtemps focalisées sur la relation qui s’établit entre la pollution de l’environnement et la vie quotidienne des gens. La série de photos Toi et moi en pique-nique est fondée sur l’observation que l’artiste a pu faire durant sa résidence à Paris d’un équipement public (poubelles). Les déchets produits quotidiennement par les gens dans l’espace urbain créent un paysage intrinsèquement changeant, incontournable image du consumérisme dans l’esthétique urbaine et signature du capitalisme. La juxtaposition de textes et d’images permet ici de faire ressortir le contraste entre charme et beauté, d’une part, et pourriture et destruction, d’autre part.

L’installation de Lin Cheng-Wei intitulée De la boue transformée en or est constituée de différents objets abandonnés dans la rue que l’artiste a ramassés et sur lesquels il a appliqué une couche de laque dorée afin de poser le problème de la valeur du travail artistique et de s’interroger aussi sur les potentialités dont s’enrichit l’objet après avoir été valorisé. En les recouvrant d’or, l’artiste inverse la perception que l’on a de leur valeur et il met en question, non sans sarcasme et ironie, les mécanismes en œuvre dans l’espace public.

Wu Chuan-Lun, en résidence à Berlin, expose une série de photos prises dans les rues proches de son domicile. Portant son attention sur les pots de fleurs et jardinières disposés devant les maisons et constitués de divers récipients en plastique que l’industrie utilise pour transporter des produits bruts ou semi-finis, des déchets ou de l’huile de machine, il observe la façon dont les riverains décorent l’espace public par combinaison et juxtaposition d’objets industriels usagés avec des végétaux naturels et donnent ainsi forme à une esthétique de vie très particulière et paradoxale.

Lors de sa résidence à Taïwan en 2015, Gwenola Wagon a créé une œuvre à partir de l’attention qu’elle a portée aux mutations qu’induit chez les lucioles leur migration en milieu urbain. S’interrogeant sur les problèmes environnementaux et d’équilibre écologique, elle se sert de la migration des lucioles pour alerter sur la détérioration de la qualité de l’eau, de l’air et du sol sous l’effet de la pollution.

Les œuvres de ces sept « flâneurs » de l’espace urbain et de l’environnement naturel, en sollicitant notre sens visuel, suscitent notre réflexion dialectique sur l’espace environnemental dans lequel nous vivons. Alors que le monde du 19e siècle présentait des visages divers, il s’est aujourd’hui considérablement unifié et nivelé. Chacun des sept artistes, sur la base de sa propre expérience et avec son regard personnel, de façon implicite ou explicite, interroge la cohérence d’articulation entre l’individu, la collectivité, la société et l’environnement naturel. Chacun met en lumière, par la grâce de l’esthétique artistique, les problèmes liés au « changement de qualité environnementale », au « sentiment d’isolement de l’existence humaine », aux « rôle et valeur de l’artiste », à « l’utilisation des ressources des mécanismes de la modernité », à « la dialectique de l’image et du réel », à « la réflexion sur le récit historique en images », à « la destruction de l’environnement par la pollution ». Si, dans ces œuvres, apparaissent clairement les symptômes des maux contemporains, on perçoit toutefois à travers le mouvement dialectique critique qui les sous-tend une espérance, une énergie, une vitalité, un souffle impalpable qui anime une volonté implacable. Les problèmes évoqués ici sont assurément ceux de Taïwan, mais ils sont aussi ceux qui se posent à l’ensemble de la planète !