Pao-mo, thé noir émulsion

2008.03.20-05.28
On appelle Pao-mo un thé – généralement noir –qui se
présente sous forme d’émulsion, d’où son nom chinois.
Par les différentes associations gustatives
auxquelles il se prête merveilleusement, il séduit
bien des palais et offre aux grands buveurs de thé
que sont les Taïwanais l’expérience d’une boisson
sans cesse renouvelée. On peut en effet boire le
Pao-mo nature, mais aussi parfumé au citron, au blé,
à la rose, à l’hibiscus, au café, au chocolat, ou
encore, comme thé vert, au fruit de la Passion ou à
la prune. Toutefois, c’est sous l’appellation de
« thé aux perles », avec du lait et des
perles de tapioca, que le Pao-mo connaît le plus
grand succès, sans doute parce qu’il constitue un
métissage harmonieux et subtil, celui de la coutume
occidentale de boire du thé au lait sucré et de
l’habitude taïwanaise de manger en dessert des perles
de tapioca. Ce « thé aux perles » est
aujourd’hui devenu, en de nombreux pays, un
ambassadeur apprécié de l’inventivité gustative
taïwanaise.
L’évolution du Pao-mo et son succès sont
caractéristiques d’une synthèse entre l’Occident et
l’Extrême-Orient, le local et le mondial, le
raffinement et la rusticité, la tradition et la
novation. Le Pao-mo est, à l’image de la culture
taïwanaise contemporaine telle qu’elle se manifeste
depuis la fin des années 1980, le fruit d’échanges et
de métissages. En outre, en offrant à chacun un vaste
choix de saveurs, il reflète pleinement la tendance à
l’individualisme qui marque les sociétés modernes. Il
n’est pas déplacé de le considérer comme une forme
originale d’expression artistique contemporaine.
L’art contemporain à Taïwan : ouverture,
diversité et spécificité Le Pao-mo est à lui seul une
synthèse de coutumes diverses liées à la consommation
de thé. Il répond au besoin de changement et de
variété qu’expriment les consommateurs. Produit du
terroir culturel taïwanais, il porte partout dans le
monde la spécificité du savoir-faire et de
l’inventivité taïwanaises. L’ouverture de la société
taïwanaise aux cultures étrangères est due tout
d’abord à une prédisposition liée à sa situation
géographique ; elle est en effet un lieu de
passage quasi obligé du trafic maritime dans le
Pacifique Ouest. A cette caractéristique en quelque
sorte innée s’est ajoutée la force de l’acquis que
l’histoire a constitué au cours des siècles. De 1624
à 1662, au temps des grands empires maritimes, Taïwan
a connu l’occupation hollandaise et l’occupation
espagnole. De 1662 à 1683, elle a servi de base de
repli à Koxinga, resté fidèle aux Ming et opposant à
la dynastie des Qing ; de 1683 à 1893, sous le
contrôle des Qing, elle a subi une profonde
sinisation culturelle, puis, de 1895 à 1945, par le
traité de Shimonoseki, elle est devenue colonie
japonaise et, à ce titre, a été profondément marquée
durant un demi-siècle par la culture et le culte
impérial nippons. Enfin, après la seconde guerre
mondiale, Taïwan libérée a connu la loi martiale
imposée par le gouvernement nationaliste chinois qui
s’était établi dans l’île. Ces aléas de l’histoire se
sont certes souvent accompagnés de souffrances, mais
ils ont eu le mérite de constituer le terreau d’une
culture taïwanaise syncrétique aux multiples
facettes. On retrouve aujourd’hui dans la culture
taïwanaise aussi bien des éléments hérités de la
culture chinoise des premiers immigrants venus du
continent que l’influence de la culture coloniale
japonaise ; aussi bien des éléments hérités de
l’idéologie panchinoise du gouvernement nationaliste
que des influences venues d’Europe et d’Amérique du
nord. C’est en 1987 qu’a été abolie la loi martiale
et c’est à cette date que l’art contemporain a pris
son essor à Taïwan. Libérés de la tutelle oppressante
de l’État qui les contraignait à l’esthétique d’un
pseudo-réalisme aliénant, les artistes ont pu
exprimer, en toute autonomie et en se fondant sur
leur sensibilité, sur leurs connaissances et sur
leurs expériences individuelles, leur point de vue
personnel sur la société et l’art contemporains. Les
formes d’expression artistique s’en sont trouvées
transformées et diversifiées et la matrice culturelle
s’est enrichie d’une complexité croissante. A
Taïwan, l’art s’est aujourd’hui engagé dans un
processus d’innovation permanente que nourrissent les
nouvelles valeurs humanistes. Depuis les années 1990,
il a assimilé les influences du postmodernisme, du
féminisme, du postcolonialisme, du mouvement gay et
de bien d’autres encore. De plus, l’explosion
technologique dans le domaine des médias, la
consommation de biens culturels mondialisée et
l’immédiateté spatiale et temporelle que procure
l’internet ont suscité une accélération considérable
de la création et de l’expression artistiques.
Confrontés à une contemporanéité mouvante, les
artistes puisent dans leur vécu individuel et dans
l’histoire qui a façonné la société où ils ont grandi
les éléments qui les aident à s’affirmer et à
élaborer une identité nouvelle. Si l’art contemporain
à Taïwan se montre aussi prolifique et inventif,
c’est à la diversité féconde des approches
individuelles qu’il le doit.
Détournement, hybridation et microcosme individuel Le
phénomène du Pao-mo est consubstantiel à son époque.
Comme tous les autres courants et tendances qui
offrent à l’individu la possibilité de choisir
librement ce qui lui plaît, il a rencontré un énorme
succès auprès de la jeunesse. Du reste, toute
activité sociale qui souhaite répondre aux besoins de
la génération internet se doit de lui permettre de
s’exprimer librement, de s’affirmer sans contrainte
et d’interagir. Mais, dans le tourbillon de la
mondialisation technologique et commerciale, la
surabondance d’informations, la diversité des modes
de consommation et la multiplicité des subcultures –
dont les jeunes artistes taïwanais ne cessent de
s’inspirer – brouillent les repères et sont souvent
un facteur de confusion. Face à la profusion des
offres culturelles, cette jeune génération d’artistes
tend à adopter une attitude « cool », de
détachement amusé où seule compte la fidélité à
soi-même, la réalité extérieure au moi n’étant que le
lieu où s’exerce l’arbitraire du choix personnel,
prélude à l’interprétation subjective. Les jeunes
créateurs taïwanais recourent, pour exprimer non sans
audace la réalité contemporaine, à toutes les
ressources du virtuel, de l’illusion, de
l’anamorphose, du mélange inattendu, de la
réinterprétation, de l’antiréalisme ou de
l’hyperréalisme. Si l’on admet
qu’à la base de la création de sens, il y a une
démarche innovante, aventureuse et qui transcende les
règles établies, alors force est de reconnaître que
les jeunes artistes taïwanais, détournant par des
moyens divers les objets et matériaux de leur usage
premier, créent du sens en reflétant à travers leurs
créations l’hybridité culturelle complexe de la
société contemporaine. Se faire une place dans
l’innovation culturelle n’est pas leur souci premier.
En fait, ils recourent souvent pour leurs créations à
des matériaux issus de la subculture à laquelle ils
s’identifient. Ils n’hésitent pas non plus à puiser
dans les productions étrangères de la consumer
culture, érigeant le kuso, le cosplay ou l’otaku en
représentants les plus caractéristiques de la culture
du virtuel numérique. Tous ce qui, dans la société
culturelle contemporaine, relève de la culture leur
est bon pour élaborer des créations dont ils
n’hésitent du reste pas à définir ouvertement
l’objet. En entamant, à travers leurs œuvres,
un dialogue ave leur époque, les jeunes artistes
taïwanais n’ont pas la prétention de délivrer un
message grandiloquent. Ils ne cherchent qu’à exprimer
des sentiments et une sensibilité individuels. Leurs
créations traitent souvent de la vie quotidienne, de
souvenirs d’enfance, de fantasmes, d’un jardin
secret, du réel aliénant, etc. Mais toujours le
« moi », avec ses forces, ses faiblesses,
ses doutes et ses regrets, est au centre de la
création artistique. C’est de ces nombreux regards
tous différents portés sur des « moi »
également divers que l’art contemporain à Taïwan tire
sa richesse et sa diversité.